Région éloignée, défi immédiat

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21 octobre 2019
8 min de lecture

Région éloignée

On associe souvent travail en région éloignée et isolement, alors que la plupart du temps ces termes s’opposent. Le premier référant à un choix alors que le second représente une contrainte.

De la même façon, on voudra mesurer le concept d’éloignement en kilomètres alors qu’il est principalement culturel, émotionnel et intimement lié à un style de vie, à la proximité des siens, à des manières de vivre façonnées par l’histoire, les traditions et la géographie.

Au Québec, la gestion en région éloignée est synonyme d’une gestion dans une petite communauté, le défi professionnel est donc marqué par l’appartenance à cette dernière et tout ce que cela implique.

Par exemple, votre enfant joue dans la même équipe de hockey que l’enfant d’un employé problématique que vous songez à remercier ou encore le caissier du supermarché est le conjoint de votre adjoint qui sait maintenant ce qui se trouve dans votre frigo et votre garde-manger.

Être le gestionnaire d’un employeur important dans une petite communauté, c’est devenir un personnage public. C’est souvent gratifiant, parfois embêtant. Une chose est sûre, c’est que la distinction entre la vie privée et la vie professionnelle est plus ténue et que votre rôle de modèle, de leader, doit être aussi inspirant dans l’entreprise que dans la vie privée.

Avec un grand A

C’est de l’authenticité dont il est question ici.

Le gestionnaire est-il parachuté? Quelles sont ses motivations? Celles de ses patrons? Le gestionnaire en région éloignée fait toujours l’objet de plusieurs questionnements. On voudra « percer le mystère de son agenda », tester l’épaisseur de son épiderme, connaître ses motivations et, si cet exercice peut pour plusieurs apparaître invasif, voire intrusif, il faut surtout retenir qu’il est parfaitement sain.

Avant même de juger de la transparence d’un gestionnaire, son entourage se fera rapidement une opinion sur son authenticité, un indicateur incontournable et préalable au capital de confiance initial que l’on attribuera au gestionnaire en région éloignée.

Le gestionnaire en région éloignée a par conséquent le devoir, plus qu’en toutes autres circonstances, de partager les raisons et les motivations qui l’amènent à poursuivre un défi professionnel éloigné de son port d’attache.

Le risque

Pour l’employeur, le risque d’échec ne porte pas que sur l’expertise et l’expérience du gestionnaire, mais aussi (et surtout) sur sa capacité d’intégration, sa capacité et sa volonté d’adaptation et d’engagement. Le choix d’un gestionnaire de l’extérieur est un message de l’employeur, un choix éditorial qui indique sa préférence et ce n’est pas toujours, voire rarement, un choix populaire. Le degré d’acceptabilité de cette décision déterminera largement l’environnement informel, hostile ou accueillant, du gestionnaire et sa probabilité de réussite.

Pour le gestionnaire, un insuccès peut teinter son profil professionnel négativement, le présentant comme une personne dont la capacité d’adaptation est suspecte. Le risque est très grand pour lui aussi et il le demeure même dans l’éventualité d’une réussite et d’un engagement à long terme puisque son réseau de contacts aura pu s’étioler et le faire disparaître progressivement des radars d’autres employeurs potentiels. En recrutement, le cas de l’expatrié rentrant au pays sans avoir entretenu son réseau est une figure classique de réinsertion difficile.

Le gain

Pour l’employeur, une intégration réussie, au-delà de représenter une validation de la justesse d’une décision et de la matérialisation du potentiel du gestionnaire, amènera un bénéfice énorme par l’accroissement de l’expertise dans son organisation. Bien sûr celle du gestionnaire, mais aussi celle qu’il transmettra.

Pour le gestionnaire, le gain potentiel d’une expérience de gestion en région éloignée est très important. D’abord pour lui-même. En effet, le « bain contraste » que représente cette expérience lui permet de bien voir les contours de qui il est, ses limites surtout, et représente un voyage introspectif extrêmement utile. Pour le marché, l’expérience d’un gestionnaire ayant connu du succès au cours d’une assignation complexifiée par des enjeux d’intégration représente une valeur certaine.

Le Nord

Au moment d’écrire cet article, il me revenait cet air de Georges d’Or, La Manic, dont le point central est l’ennui conséquent à l’éloignement. Un hymne au décalage d’un personnage ne parvenant pas à goûter le moment présent et qui « fait son temps » sur un chantier à la manière d’un détenu. La Manic symbolisait l’exemple classique d’une assignation purement axée sur la tâche, la réalisation d’un méga projet au milieu de nulle part.

Le Nord souffre possiblement de cette image tenace de désert boréal. Pourtant, la réalité est différente et le potentiel des régions du Grand-Nord et de la Côte-Nord, à commencer par celui des secteurs minier et hydro-électrique, se traduit, dans l’ordre, par les deux premiers rangs des régions administratives du Québec pour ce qui est du PIB par habitant.

Le Plan-Nord, lui, s’inscrit dans une volonté d’exploiter un immense potentiel minier. Selon l’Institut Fraser, le Québec est passé du 6e rang en 2017 au 4e mondial rang en 2018 des régions du monde les plus attrayantes pour l’investissement minier.

  • En 2017, le secteur minier a réalisé 3,05 G$ d’investissements pour le Québec.
  • Le secteur minier compte près de 30 000 emplois directs et indirects.
  • À lui seul, le réseau des fournisseurs et équipementiers compte 3 950 entreprises québécoises.
  • La production minière est diversifiée[1] : 29 substances exploitées (15 métaux et 14 minéraux non métalliques).
  • On compte 25 mines actives et près de 26 projets miniers.[2]

En terre des Premières Nations

Pour que Beverley McLachlin, juge en chef de la Cour Suprême du Canada, dise en 2015 que les Autochtones avaient été victimes d’un génocide culturel, c’est qu’il y en aura eu des injustices, des drames humains et de l’appropriation unilatérale de territoires envers et contre les Premières Nations.

Cette mentalité de peuple colonisateur qui fut celle du Canada n’a plus sa place et les premiers ministres canadiens, et plus récemment du Québec, ont présenté leurs excuses sur certains aspects découlant de cette attitude. Que ce soit via le traité de la Paix des Braves ou d’autres traités traduisant une même intention, les droits territoriaux ne sont plus aujourd’hui ignorés comme ils l’ont trop longtemps été. Aujourd’hui, les Premières Nations jouent des rôles centraux dans les décisions touchant la valorisation du territoire et le respect de l’environnement.

Transport ferroviaire Tshiuetin (TFT) – exemple probant d’un changement de culture

Tshiuetin est le premier chemin de fer en Amérique du Nord à être détenu et exploité par des Premières Nations. La société en commandite appartient à ses trois commanditaires, soit les Montagnais de Uashat mak Mani-Utenam et Matimekosh-Lac-John, ainsi que les Naskapis de Kawawachikamach.

Il s’agit d’une Class III – short-line railroad company qui doit se conformer aux normes fédérales régissant le transport ferroviaire. TFT a son siège social à Uashat (Sept-Îles) bien que l’essentiel de ses installations soient 500 km plus loin à Schefferville. Elle possède sa propre voie ferrée de Schefferville à Emeril Junction puis emprunte la voie de QNS&L pour rejoindre les installations maritimes de Sept-Îles.

La mission première de la société est d’effectuer le transport de passagers. Puisqu’il n’existe aucun lien routier entre Sept-Îles et Schefferville, ne laissant comme autre option que l’avion, le train est un service essentiel et sa fiabilité est critique. La société effectue également du transport de vrac (essentiellement du minerai de fer extrait de la mine de Tata Steel) et du transport de marchandises.

Le trajet du train de Transport ferroviaire Tshiuetin

 

TFT compte 100 employés dont une grande majorité est issue des nations propriétaires. Elle réalise les opérations de transport et aussi de construction et d’entretien. Ses revenus proviennent de ses clients (particuliers et industriels) et de subventions gouvernementales.

Nous vous proposons ci-dessous la lecture d’un excellent article de Catherine Girouard du Huffington Post qui vous amènera à bord du train :

https://quebec.huffingtonpost.ca/2018/04/13/decouvrir-le-nord-un-mille-a-la-fois-a-bord-du-train-tshiuetin_a_23406724/

 

[1] La SIDEX joue depuis plusieurs années un grand rôle pour promouvoir la diversification de l’exploitation minière au Québec

[2] Fraser Institute Annual Survey of Mining Companies, 2018

[3] L’utilisation du genre masculin n’a ici pour but que de simplifier le texte. Le poste est ouvert tant aux hommes qu’aux femmes.